Martigues : "Le mistral fait du bien à l'Étang de Berre" (Raphaël Grisel, directeur du Gipreb)

Le directeur du Gipreb (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre) fait le point sur le plan d'eau, après un été calamiteux

Par Éric Goubert

Le mistral qui souffle depuis plus de dix jours pousse les eaux du nord vers le sud. Un brassage s'ensuit, qui remet en suspension la matière organique déposée au fond cet été. Elle peut alors s'évacuer vers le chenal de Caronte. Le mistral qui souffle depuis plus de dix jours pousse les eaux du nord vers le sud. Un brassage s'ensuit, qui remet en suspension la matière organique déposée au fond cet été. Elle peut alors s'évacuer vers le chenal de Caronte. Photo S.G.

Après l'été caniculaire sans vent, voici l'hiver gelé bien venté. Deux situations météorologiques opposées qui ont forcément des répercussions sur l'écosystème de l'étang de Berre. L'épisode de mistral actuel, qui souffle en continu depuis plus de dix jours, a des conséquences positives pour la convalescence de l'étang de Berre, sorti moribond d'un été où un cocktail aux effets détonnants a donné la gueule de bois à un plan d'eau encore trop fragile pour pouvoir traverser une telle crise sans résultats néfastes.

Le mistral en continu, avec le froid qui dure, c'est une bonne nouvelle pour l'étang ?
Raphaël Grisel : Oui, parce que cela permet un réel brassage des eaux, une remontée en surface de la matière organique accumulée cet été, et son évacuation via le chenal de Caronte. La longueur de cet épisode venté est également bénéfique, puisque le phénomène est désormais bien enclenché.

Comment se manifeste-t-il ?
Le vent pousse les eaux, au nord de l'étang, en supplément de la houle habituelle. En arrivant au sud, s'enclenche simultanément à l'arrivée d'eau de mer via Caronte ce brassage de la masse d'eau. L'étang de Berre, comme Caronte, est fait d'un mélange de plusieurs couches, entre eau douce et eau salée, avec au fond de l'étang le produit de la mortalité de la faune et de la flore constaté cet été. Avec autant de vent sur une période si longue, cela devrait permettre de régénérer la qualité des eaux. Dans quelle mesure ? Nous ne le savons pas encore.

L'étang a-t-il pu se régénérer depuis l'été dernier ?
Lors de nos dernières plongées, en novembre, nous avons pu constater que la situation était toujours préoccupante, avec encore une anoxie (manque d'oxygène) bien présente au fond de l'étang. Je tiens d'ailleurs à préciser qu'il ne s'agissait pas de la crise de l'été 2018, mais de la crise de l'année 2018. Nous ne pourrons mesurer une éventuelle amélioration que lors de nos prochaines plongées, d'ici le printemps.

Avez-vous désormais une idée précise de ce qui s'est passé ces derniers mois, avec notamment la mort de la majorité du stock de palourdes ?
La crise est venue sanctionner la fragilité de l'étang. Au niveau de la pluie, souvent évoquée, on est sur le trait des trente dernières années, même si 2015 et 2016 avaient été très sèches. Cet été, la température de l'eau est restée plus de dix jours à 30º, au centre de l'étang, ce qui est exceptionnel. EDF a utilisé la quasi totalité de son quota de rejets , soit 1,2 milliards de m3 d'eau douce et et de limons via la centrale de Saint-Chamas, alors que de 2006 à 2016, EDF s'en était tenu à une moyenne de 870 millions. D'où l'effet cocktail que nous évoquons, avec notre comité scientifique (lire par ailleurs).

Réduire le quota de rejets d'EDF, c'est une solution ?
On voit bien qu'avec des rejets autour des deux tiers des 1,2 milliards autorisés, la santé de l'étang était meilleure. C'est une piste qu'il est donc pertinent d'évoquer.

Et le retour de la courantologie dans le tunnel du Rove ?
On attend toujours la publication du rapport sur le sujet. Si de l'eau de mer avait circulé cet été, de l'Estaque vers l'étang, nul doute que cela n'aurait pas tout réglé. Mais on peut néanmoins estimer qu'au sud de l'étang, cela aurait pu avoir des bienfaits.

Quels dossiers allez-vous engager cette année ?
Nous allons d'abord nous baser sur la motion qu'ont adopté les conseils municipaux des dix villes riveraines, qui demandent tous la même chose, et soulignent l'urgence de la restauration de l'étang de Berre. En sus du suivi habituel, nous allons aussi lancer plusieurs études, dont l'une sur les "flux admissibles", en lien avec Ifremer et l'agence de l'eau. Nous allons poursuivre l'éude sur les poissons junéviles, "JuvaBerre", qui sera prolongée de six mois, puisque nous n'avons pas pu la mener à terme en fonction des dégradations du milieu constatées ces derniers mois. Nous allons aussi sans doute renforcer nos sondes de mesure d'oxygène, immergées en trois endroits. D'autres projets concernent la mesure du débit du chenal de Caronte, pour mieux savoir et comprendre ce qui sort et ce qui entre dans l'étang, et nous allons aussi oeuvrer à la rédaction d'un schéma du nautisme.

Et que peut-on attendre du stock de palourdes, décimé l'été dernier ?
Si les conditions s'y prêtent, il va se renouveler, mais il faudra du temps. Nous publierons bientôt une étude sur la pêche, une véritable ressource économique qu'il est nécessaire de mieux comprendre pour mieux connaître l'état de l'étang de Berre.


Une année 2018 paradoxale

L'année avait si bien commencé, avec une ouverture de la pêche professionnelle à la palourde, à laquelle cent pêcheurs professionnels ont pu se livrer durant quelques semaines. Celle-ci a dû malheureusement être interdite après un été meurtrier. L'année s'est beaucoup plus mal terminée, avec des épisodes d'anoxie prolongés, qui ont mis à mal la santé de l'étang. Dans une note détaillée, le conseil scientifique du Gipreb(Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre), constitué de spécialistes de renom et présidé par Samuel Meulé, le constat est donc clairement établi, et évoque également cet "effet cocktail" décrit par le Gipreb. Forte pluviométrie au printemps, rejets EDF exceptionnels en août, fortes températures de l'air (+2º de juin à novembre) et de l'eau, "blooms" phytoplanctoniques sont autant de constats qui ont abouti à 25 jours d'anoxie "en zone profonde". D'où un "retour à un état écologique extrêmement dégradé", et une "vraie incertitude sur les conséquences à moyen terme". Les observations du printemps 2019 seront importantes pour vérifier si le mistral prolongé a apporté de vrais bienfaits.


En Bref

L'étang de Berre, c'est un vaste plan d'eau saumâtre de 20 kilomètres de long, 16,5 kilomètres de large et 9,5 mètres de profondeur maximale, soit 15 500 hectares et 980 millions de mètres cubes d'eau. Il représente 3 % de la surface totale des Bouches-du-Rhône, 21 % de son linéaire côtier maritime, avec 75 km de côte dont 70 % conserve un caractère naturel, "une mer intérieure qui résiste vaillamment aux agressions extérieures et conserve un biotope typiquement méditerranéen, riche de ses zones humides", indique le syndicat mixte du Gipreb sur son site internet.

 

source :  https://www.laprovence.com